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Cet article a été publié dans le Journal LE MONDE | 13.08.02 | 11h03

Un jésuite allemand serait l'auteur de la fausse carte du Vinland

Ce planisphère initialement daté de 1440 décrit le monde connu à l'époque, y compris les côtes nord de l'Amérique. Il serait l'œuvre d'un faussaire, le Père Josef Fisher, qui l'aurait réalisé entre 1933 et 1935. Preuve de la supercherie, l'encre utilisée contient des composants inexistants avant 1923.

Kirsten Seaver, historienne américaine d'origine norvégienne, pense avoir identifié l'auteur de la carte du Vinland au moment où paraissent deux études scientifiques qui relancent l'"affaire" en confirmant la thèse de la falsification.

Acquise en 1958 par un mécène américain, Paul Mellon, pour la somme rondelette de 1 million de dollars et donnée ensuite en cadeau à l'université Yale, la carte du Vinland a suscité dès son apparition d'intenses polémiques.

Insérée dans la Relation tartare (un texte sur parchemin qui relate le voyage du légat du pape chez les Moghols en 1296), et datée initialement de 1440, elle représente l'état des terres connues au XVe siècle, et, notamment, le Groenland et l'île de Vinland, qui pourrait être la côte du Labrador. Pour ceux qui jurent de son authenticité, c'est la première représentation connue des côtes nord-américaines, qui démontre que Christophe Colomb n'est pas le premier découvreur du Nouveau Monde (1492) et qu'il a été précédé par les Vikings.

Très tôt, de nombreux spécialistes ont suspecté une fraude. Plusieurs caractéristiques du document les intriguaient : les anciens Scandinaves n'ont, en effet, jamais réfléchi en termes cartographiques, sauf pour de très petites zones. La carte n'a ni prédécesseur ni successeur connus. De plus, le parchemin et l'encre utilisés paraissaient suspects. Plusieurs expertises et contre-expertises ont été réalisées, notamment en 1974 et 1991, aux Etats-Unis. L'analyse de l'encre a ainsi révélé la présence de composants synthétisés après 1923.

DEUX NOUVELLES ÉTUDES

Les deux nouvelles études confirment l'une l'ancienneté du parchemin, et l'autre la falsification de l'écriture. La première présente, dans la revue Radiocarbon, les travaux de chercheurs américains qui ont analysé des fragments du parchemin au carbone 14. Douglas Donahue, Jacqueline Olin et German Hartbottle concluent que " le taux de carbone trouvé dans le parchemin est compatible à 95 % avec celui que contenait l'atmosphère entre 1411 et 1468 ". En affinant leurs calculs, ils arrivent à la date de 1434, à onze ans près.

Le deuxième article, paru dans Analytical Chemistry, est signé de deux chimistes britanniques de renom : Katherine Brown et Robin Clark, de l'University College of London. Ils ont analysé différents fragments de l'encre de la carte ainsi que la trace jaune à l'aide d'un spectromètre Raman. Une étude similaire qu'ils ont réalisée sur la Relation tartare montre que, " sur ce document, l'encre est d'époque, ce qui n'est pas le cas pour la carte du Vinland". Tout indique donc que " son tracé est une falsification récente".

Cette affirmation n'étonne guère Patrick Plumet, archéologue et professeur honoraire au département des sciences de la Terre et de l'atmosphère (université du Québec à Montréal), qui a effectué de nombreuses missions dans l'Arctique. " On sait depuis dix ans que la carte du Vinland est un faux, déclare-t-il. Cette affaire est en réalité une histoire rocambolesque qui mêle nationalismes, rivalités religieuses et politiques, science et passions des collectionneurs." Ces deux nouvelles expertises devraient clore les empoignades entre partisans plutôt nordiques et adversaires plutôt latins de l'authenticité du document. D'autant que les fouilles réalisées entre 1961 et 1968 dans l'anse aux Meadows, au nord de Terre-Neuve, attestent que les Vikings ont débarqué sur les côtes du Labrador en l'an 1000, soit cinq cent ans avant Christophe Colomb. Authentifié par la commission des lieux et monuments historiques du Canada, le site a été inscrit en 1978 au patrimoine mondial de l'Unesco.

Qui a rédigé ce faux et pourquoi ? Les regards se sont d'abord portés sur un historien de l'Eglise, le Croate Luka Jelic, mort en 1924 (Le Monde du 5 juillet 1996). A la suite d'une enquête serrée, Kirsten Seaver pense avoir identifié le véritable faussaire : " De nombreuses présomptions désignent un jésuite allemand, le Père Josef Fischer (1858-1944)." Selon elle, ce jésuite est la seule personne qui possédait à la fois des motifs politiques et religieux ainsi que l'érudition nécessaire pour réaliser ce faux, entre 1923 et 1957, date de l'apparition de la carte et de la Relation tartare sur le marché des antiquités.

Le Père Josef Fischer était un éminent historien-cartographe qui fit d'importantes découvertes dans le château de Wolfegg (sud de l'Allemagne) en 1901. Il était persuadé que les informations sur le Groenland et la "découverte" de l'Amérique par les Vikings avaient été transmises en Europe et apparaissaient sur des cartes médiévales.

En possession du volume contenant la Relation tartare, le Père Fisher "aurait dessiné la carte pendant une période comprise entre 1933 et 1935", selon Kirsten Seaver. Né en Allemagne et résidant en Autriche, il était profondément choqué par les arrestations des prêtres catholiques à partir de 1933, époque où les nazis réécrivaient l'histoire allemande de façon à rapprocher les Germains des Vikings, dont ils admiraient la bravoure et la puissance physique.

En réaction, selon l'historienne, le Père Fischer aurait " dessiné cette carte pour que les nazis anticatholiques ne puissent contester l'influence précoce de l'Eglise catholique romaine sur le monde sans nier, ipso facto, la découverte de l'Amérique par les Vikings. " Ces derniers avaient, en effet, été progressivement christianisés entre 800 et l'an 1000. 

Christiane Galus

ARTICLE PARU DANS L'ÉDITION DU 14.08.02

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La découverte du Nouveau Monde

"A mon avis, ni les Vikings ni Christophe Colomb n'ont vraiment découvert le Nouveau Monde au sens strict du terme", explique Patrick Flumet, archéologue et professeur honoraire à l'université du Québec à Montréal. Car ils n'avaient, ni les uns ni les autres, conscience d'aborder un continent nouveau. Gudrig, une femme viking du Groenland, sera ainsi la première Européenne à enfanter au Nouveau Monde (Vinland) au début du XIe siècle. Ensuite, devenue nonne, elle effectuera un pèlerinage à Rome "sans que personne ne s'en émeuve". De la même manière, abordant les boucles de l'Orénoque en 1498, Christophe pensait rejoindre le Japon, voire le Paradis. Il combinait approche scientifique et vision mythologique du monde. "Il faudra attendre le XVIe siècle pour que naisse l'idée de la découverte d'une nouveau monde", ajoute le chercheur, qui a effectué de nombreuses missions en Arctique.

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